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Design
Prémices genevoises
Lorette Coen
A Genève, qui ne s'est pas signalée jusqu'ici sur la carte mondiale du design contemporain, un tournant s'amorce. De nouveaux lieux d'exposition animent depuis peu la scène. La galerie Ormond s'est ouverte à fin 2008 sur un projet de "design art". La galerie Mitterrand+Cramer s'est lancée dans un cycle ambitieux d'expositions dédiées aux designers contemporains les plus influents. Enfin, la Haute Ecole d'art et de design, la HEAD, a repris l'ancien espace attitudes, renommé Live in your head, pour y réaliser des accrochages complémentaires à son travail de formation et le design y figure en bonne place. Significatives, ces initiatives postulent la présence d'un public et celle de collectionneurs potentiels. Elles signalent que des protagonistes ambitieux et décidés pressentent un terrain favorable et s'emploient à l'occuper.

Jusqu'ici, Genève, comme la Suisse romande en général, s'est surtout distinguée dans le domaine du savoir-faire artisanal et des arts décoratifs. La céramique et le bijou contemporains y comptent de brillants créateurs, souvent doublés d'enseignants très engagés. En dépit de son poids économique, l'horlogerie de luxe, soucieuse de la prééminence de la marque sur l'auteur, n'a pas produit l'effet de stimulation en termes de design qu'on aurait pu attendre d'elle. La joaillerie non plus. La mode occupe un rang discret et, s'il existe une industrie des services capable d'offrir des commandes aux designers graphistes, les créateurs de produits n'ont guère de chances de rencontrer des fabricants d'envergure. Le cœur du design helvétique reste alémanique et zurichois.

Quelle locomotive alors, pour l'épanouissement du design genevois, sinon la HEAD? La naissance des Hautes Ecoles Spécialisées (HES) – en particulier celle de Suisse occidentale dont la HEAD fait partie – a imposé une mise à jour de l'enseignement dont le design a bénéficié. D'abord Lausanne et maintenant Genève ont profondément repensé la formation dispensée. En la dégageant de la trop confortable emprise du label "design suisse", en l'ouvrant à la création internationale, en favorisant dès l'école l'intégration de leurs étudiants au tissu économique non pas local ni régional mais mondial. Sachant que rien n'empêche désormais un designer talentueux et entreprenant de travailler pour Londres, Milan, Tokyo ou New York.

Si son terrain n'est pas en soi des plus fertiles, la petite Genève possède de très larges fenêtres ouvertes sur le monde. Dans le domaine de l'art contemporain, elle compte des amateurs plus familiarisés qu'ailleurs et un bassin de collectionneurs qui se renouvelle, qui rajeunit et dont l'intérêt s'étend de plus en plus au design à mesure que les frontières entre expressions se diluent. Autant de prémices pour que Genève trouve, tôt ou tard, sa place dans les réseaux internationaux du design.
Design editor

A conversation with Frédéric Ormond and Christian Geissbuhler
Ormond Editions
Qu'est-ce qui vous a poussé à vous lancer dans l'édition de meuble et à ouvrir votre galerie à Genève ?

Frédéric Ormond : Après un parcours professionnel dans le domaine du luxe et des études en histoire de l'art, j'ai eu envie de revenir tout simplement à mon domaine. Il est vrai que dans l'édition de mobilier, il se passe énormément de choses actuellement et que c'est un marché qui est encore à prendre. J'ai tenu à ce que ce soit à Genève, quand la question du lieu de la galerie s'est posée. J'ai souhaité commencer ici car je trouvais qu'il y avait plus d'opportunités et moins de contraintes que dans les grandes métropoles et, depuis Genève, pouvoir développer le réseau international.

Quelle est la direction de la galerie et quels sont les designers que vous avez envie de représenter ?

Nous avons commencé avec Richard Hutten, ce designer hollandais qui a déjà une réputation internationale. Nous avons ensuite produit une collection de luminaires avec de jeunes designers, puis nous avons décidé de nous centrer sur le travail de créateurs ayant un savoir faire important. Ce qui nous intéresse, c'est de pouvoir produire des pièces qui ont une forte identité, se concentrer sur la quintessence de la pensée d'un designer. Cela a été le cas avec l’édition du fauteuil « Cloud » de Richard Hutten, réalisé en aluminium poli, pesant 80 kilos, et pourtant aérien. C’est une des pièces maîtresses de son travail peut être une des plus réussies du designer.

Christian Geissbuhler : Nous croyons beaucoup aux éditions de petites séries et de pièces vraiment exceptionnelles dans leur matérialisation, leur construction que ce soit avec de nouvelles technologiques où des matériaux traditionnels. Nous recherchons des designers qui ont un certain savoir faire, car pour faire émerger des projets de qualité, la densité de l’approche, une pensée établie sont nécessaires. M'occupant de l'aspect du développement et construction de ces pièces, le fait d'être à Genève est vraiment très appréciable. Cette ville n'a aucune tradition dans l'édition de mobilier mais se trouve à cet endroit de l'entre-deux cultures du nord et du sud des Alpes, et nous permet ainsi d'avoir accès facilement à des ateliers de fabrication et aux compétences et cultures variées d’Europe.   

Nous avons envie de réaliser des objets qui aient un sens, une relation à l'espace, une écoute de l’environnement et non pas des objets absolument surréalistes ou fantaisistes, comme tant produits ces dernières années. Je trouve que parfois les jeunes designers font des objets surdimensionnés, produits dans le monde virtuel des logiciels 3D des et pas complètement pensés par rapport à une situation spatiale possible.

Un autre de nos objectifs est de lancer des projets avec les pionniers du design, c'est une chance fantastique que d'avoir cette opportunité de le faire, tout simplement parce certains sont encore avec nous.

F.O. J’aimerais ajouter que l'innovation avec de nouveaux matériaux n'est pas une priorité absolue. Si nous pouvons le faire c'est bien mais il existe des industries fabuleuses par exemple en Italie qui depuis trois générations maîtrisent parfaitement leur savoir faire et c'est ce qui nous intéresse.

C.G. Nous avons choisi une niche de marché particulière,  on connaît le développement du tissu industriel Italien du nord qui a permit de créer des réseaux incroyables. Le fait d'avoir choisi des projets en séries relativement petites nous permet d'accéder à des artisanats qui sont  peu exploités. L'objet en tant que tel est important, on aimerait qu'il soit essentiellement représentatif de la pensée du designer. Ce qui nous intéresse, c'est de poser des questions, d'essayer de donner un champs d'action au designer, afin qu’il puisse s’exprimer plus loin que ce que le système industriel de la grande série permet, ce qui veut dire aller très loin dans l'expérimentation et dans la pensée. Il est vrai qu'on aime les matériaux non pas traditionnels mais qui donnent le sentiment du bonheur. Angelo Mangiarotti avec qui nous avons des projets en cours parle de l'aspect vivant et sensuel de la matière.

Les Editions Ormond vendent également des pièces Vintage ?

F.O. Le fait d'avoir des pièces vintage de très haut niveau, nous permet aussi de pouvoir répondre à une certaine demande, d’explorer le passé, c'est un aspect important pour nous bien que les éditions restent notre activité principale.

C.G. Nous sommes entourés d'objets vintage de très grandes qualités et c'est  l'après guerre qui nous intéresse en particulier l'Italie et les USA  mais aussi des pièces d'atelier, ces appliques ou chaises de Tom Dixon. Nous avons une bibliothèque d'objets vivants complétée par une grande documentation car chaque pièce est référencée, nous tenons beaucoup à ce que tous les projets qui sortent des éditions soient documentés et expliqués, depuis le concept jusqu’au processus de fabrication. Il y a aussi l'envie de pouvoir créer des événements autours du design à Genève même si la majorité de nos clients ne sont pas en Suisse romande. Notre présence genevoise sera plus dans la diffusion des idées voir même la production de documents vidéo, de publications.

F.O. Ce qui fait aussi partie intégrante de nos objectifs ce sont les redécouvertes, on parle beaucoup de découverte de jeunes talents mais il y a aussi des redécouvertes pour ceux dont on a beaucoup moins parlé ces dernières années et on a envie de remettre leur travail au devant de la scène

C.G. Nous avons des projets merveilleux avec Angelo Mangiarotti, ce sont des pièces sur lesquelles il travaille depuis une dizaine d'années et qui représentent réellement  l'aboutissement d'une réflexion de 50 ans de création. Mangiarotti a un rapport à la Suisse intéressant puisqu'il a été réfugié pendant la guerre, ce qui lui a permit de rencontrer Alfred Roth et Max Bill, il a ensuite construit à la Chaux-de-Fonds et dessiné une série d'horloges. Puis en 1953, en tant que professeur invité au Illinois Institute of Technology de Chicago, il a rencontré Walther Gropius, Mies van der Rohe et les principaux représentants de la modernité ; donc très jeune il a eu accès au bouillonnement de l'après guerre et des années 50. C'est quelqu'un qui par ailleurs est toujours resté fidèle à ses idées. Il est resté en retrait de la scène dans les années 80 parce qu'il n'a pas du tout adhéré au post modernisme et il a fallu qu'on revienne à une tendance plus rationaliste pour qu'il recommence à s'exprimer.

Il fait partie de ceux qui ont une ligne absolument claire dès le début de leur travail, un engagement autant en politique qu’en design. C'est cette continuité de la pensée qui nous tient à coeur. Pour ce projet, il s'agit d'objets qui se rapprochent plus de la sculpture que d'un usage des arts appliqués. Ce sont des pièces qui représentent la pensée de quelqu'un qui est un des principaux architectes et designers du 20e siècle et heureusement encore du 21e siècle. Pièces par ailleurs qui n'ont jamais été éditées ce à quoi nous tenons.
Vintage

Marcel Blondel
Sandrine Oppliger - architecte d’intérieur / Christian Geissbuhler - architecte
Ensemblier décorateur, Marcel Blondel, fut une figure emblématique de la création et de la diffusion de mobilier d’avant garde sur la scène genevoise de 1947 à 2007. Redécouvrons à l’heure de la mondialisation du design ce créateur discret et élégant.

Formé à l’école Richter à Lausanne, Marcel Blondel devient à 20 ans « ensemblier, décorateur ». Il fut très vite reconnu pour son talent de créateur de mobilier et pour ses aménagements d’intérieurs. Il attira l’intelligentsia locale et internationale, de Marcel Dassault à Pierre Cardin de la famille Rothschild aux représentants des professions libérales de la place. M. Blondel pouvait, par son talent de dessinateur matérialiser une création directement sous les yeux du client et la faire réaliser ensuite dans les meilleurs ateliers d’ébénisterie de l’époque ; à ses débuts, ces créations étaient dans l’esprit des grands noms français comme Arbus ou Ruhlmann.

Après la guerre, Blondel est attiré par l’Italie. Il enfourche son vélo, gravis le col du Simplon ! Puis rejoint Milan où il découvre la production de mobilier et luminaires « je savais que l’Italie était formidable pour les nouveautés » ; il s’enthousiasme alors en précurseur pour la production industrielle des années 50 et importe pour son nouveau show room de Genève les premières collections de design italien.
Dans ses aménagements d’intérieurs d’alors on trouve les classiques du design d’aujourd’hui : les fauteuils « Lady » de Marco Zanuso pour Arflex, les lampes de Gio Ponti ou de Max Ingrand pour Fontana Arte et particulièrement les mythiques fauteuils « P40 » de Tecno firme dirigée par le génial Osvaldo Borsani dont il deviendra l’ami.

De la 250 GT décapotable à la Testarossa, ce sont également les courbes italiennes qui rendront Blondel un conducteur passionné de Ferrari.

L’expansion de Genève des années 50-60, l’esprit de modernité et de croissance, lui permettront de s’exprimer. Il gagne à cette époque de nombreux concours d’aménagement d’intérieur et de design de meubles, notamment pour le BIT, l’AELE, les agences Danzas, et pour l’aérogare de Genève.

Les sièges pour l’’aérogare de Genève.

Un concours international est lancé en 1966 afin de proposer le nouveau mobilier des espaces d’attente de la nouvelle aérogare de Genève. Fort de sa connaissance du design italien d’alors et grâce à son expérience déjà grande dans la création de mobilier exclusif, il remporta le mandat.

Le jury du concours apprécia l’intelligence de la structure ; piétement en ruban d’aluminium assemblé à une poutre en acier portant les sièges par des profilés en croix, projet rationnel, loin de celui des artisans ébénistes d’antan.

En 1968, pour l’inauguration de la nouvelle aérogare de Genève, les espaces d’attente furent équipé de ce nouveau mobilier modulable, élégant et dans l’air du temps des années 60.
La production de la structure et des assises fut réalisée en Italie chez Saporiti, Marcel Blondel ayant créé ce lien essentiel entre le design italien et la Suisse.
Fashion

Conversation avec Michelle Schneuwly

Fashion student
Quelle a été votre approche pour aborder ce thème "folklorique" et comment avez-vous développé ce projet ?

Pour aborder ce thème « folklorique », j'ai tout d'abord fait une recherche sur les costumes traditionnels pour sélectionner ceux qui m'attiraient le plus car il en existe  une multitude. Ensuite, je me suis arrêtée sur certains détails intéressants à mes yeux pour pouvoir les réinterpréter de manière plus contemporaine. J'ai choisi le plastron de plis, les manches « ballon » (puff sleeves en anglais) et le col chemisier pour l'homme ainsi qu'un col évasé pour la femme. Chacun de ces détails est ensuite remanié de manière à s'adapter plus aux tendances actuelles comme par exemple la manche « ballon » diminuée de trois fois pour un volume moins imposant ou les plastrons faits de plis non-parallèles et irréguliers.

En ce qui concerne la touche suisse, j'ai choisi l'Edelweiss, fleur noble, belle, rare et de ce fait précieuse.L'ajout du rouge, déjà fort en lui-même, est fait de manière légère en bordant d'un large point les Edelweiss et certains plis.Le tout donne une silhouette décontractée pour contraster avec les costumes traditionnels propres et soignés.
Contemporary art

Conversation avec Simon Lamunière
Co-concepteur du projet NEONS, plaine de Plainpalais, Genève
Comment ce projet a-t' il démarré ?

En réfléchissant avec le Fonds municipal d'art contemporain (Fmac) et le Fonds cantonal d’art contemporain (Fcac), on s'est rendu compte de la nécessité de penser à l'art dans l'espace public de manière différente. Même s’il y a eu de grands progrès dans le domaine –notamment grâce à l’ouverture d’un dialogue entre art et architecture -, l'art public reste néanmoins encore trop souvent une simple commande visant à améliorer un nouveau bâtiment. J'ai toujours été assez sceptique dans ce genre de cas car je pense que l'artiste n'a pas la place qu’il mérite et qu’il devrait intervenir en amont.  

La ville a aussi changé. Nous ne sommes plus dans une époque où l'art se repère facilement dans l'espace urbain. Ce dernier est surchargé d'informations, de voitures, de signes, de publicités. Avec NEONS, nous avons essayé de créer un projet qui soit plus en lien avec la ville d’aujourd’hui afin de trouver un terrain dans ce "champs de bataille" dans lequel l’art puisse exister. Je travaille souvent par infiltration : par exemple, dans mon enfance, j'étais avec mon père qui est architecte et qui travaillait sur la plaine de Plainpalais. Il m'avait fait remarquer une analogie entre la Rade de Genève et la plaine de Plainpalais et c'est au moment des réflexions avec les deux Fonds d’art que j'ai repensé à cet épisode.

La Plaine est un terrain qui appartient à tout le monde : le marché aux puces, le skate park, les terrains de pétanque, le cirque, l'université… Il est tout proche des genevois mais aussi du milieu artistique, des galeries. De par son urbanisme, cet énorme losange - sorte de trou béant dans le tissu urbain - crée une distance entre les bâtiments qu’on a pu utiliser pour le projet NEONS. C'était intéressant de se dire qu'on pouvait demander à des artistes de créer des projets à la manière des enseignes lumineuses de la Rade. Même les dimensions sont les mêmes car les néons sur les toits, publicitaires ou artistiques, ne peuvent dépasser un mètre cinquante de haut.

L'idée était de jouer sur la Rade, véritable carte postale de Genève sponsorisée par des marques de montres, des banques et des hôtels, en réutilisant cet emblème dans un quartier populaire et culturel. Dans l’univers urbain de la Plaine, amener un projet artistique qui retrouve la même logique urbanistique que la Rade mais qui présente un message diffèrent car non publicitaire et accompagné d’un discours artistique lié à la forme de l'objet lui-même. Je suis aujourd’hui assez content parce que NEONS est une intervention étrange et discrète, elle continue à jouer l'infiltration tout en étant parfois considérée comme un signe presque publicitaire. L'étrangeté de certains objets dans l'espace urbain est à mes yeux très positive car elle fait réfléchir et avancer.

Concrètement comment ce projet s'est mis en place ?

On a très vite décidé de faire des concours par phases successives. Pour commencer on a dû trouver des propriétaires d'accord de mettre à disposition leurs toitures. On a constitué un groupe pour choisir les artistes, lancé le concours puis sélectionné les projets qu’on a mis en place. Tout cela a pris un temps considérable ! Aujourd'hui, on réalise la 3ème phase, soit les néons 5 et 6. On est déjà en train de mettre en place une 4ème phase. Elle n’était pas prévue mais tout le monde est convaincu qu'on pourrait encore en faire deux de plus.

Comment s'effectue le choix des artistes ?

Dans le cadre du groupe de travail qui associe le Fonds municipal (Fmac) et le Fonds cantonal (Fcac), on établit une première sélection avec des artistes qui ont soit une habitude de travailler avec le néon soit une bonne gestion du signe, de la publicité, de l'éclairage ou des projets d'art public.

Dans le cas de Christian Jankowski, il n'avait pas réalisé de néon précédemment mais il a été sélectionné pour sa manière de travailler avec les habitants et l’environnement. Pour Sylvie Fleury, on savait qu'elle avait réalisé un certain nombre de néons. Je l'avais beaucoup citée pour convaincre les politiques en disant : « Regardez ce que font les artistes en néon ! ». C’était logique de l'inviter dans un premier tour. La même année, Jérôme Leuba a gagné le concours. S’il n'avait jamais réalisé de néon, il avait par contre déjà travaillé en photographie avec des caissons lumineux.

Pour réaliser les trois premières phases du projet NEONS, nous avons invité en tout une trentaine d'artistes. Ils ont reçu dans le cadre du concours des informations sur la plaine de Plainpalais, sur le contexte artistique ainsi que sur les enseignes lumineuses de la Rade qui ont servi de référence, un contexte extrêmement précis afin que chacun puisse s’y « infiltrer » et exprimer au mieux sa créativité.

Un mot sur les oeuvres qui se sont succédées ?

La première année, on a eu un signe purement abstrait avec l’énorme néon blanc de Jérôme Leuba qui s'allume, qui s'éteint, qui respire… On pourrait penser qu'il dysfonctionne. A l’autre extrémité de la plaine, on a placé le néon de Sylvie Fleuri "Yes to All". On s'est dit que c'était fabuleux parce que entre les deux tout était possible. Les deux projets suivants ont proposé un texte : un extrait manuscrit  du carnet de note de Christian Jankowski et une création plus cinématographique, l’"Expodrome"  de Dominique Gonzalez-Foerster qui par allumages et extinctions de diodes, forme et déforme des mots pour créer chaque fois un objet étrange. Pour cette 3ème phase, le jury a préféré insister sur des projets plus abstraits. On a sélectionné de Sislej Xhafa deux yeux très particuliers qui sont éclairés par derrière et qui vont dégager une lumière étrange et de Nic Hess un cerf volant qui reprend la forme géométrique de Plainpalais et change de couleurs régulièrement avec un peu l'idée du dragon chinois.

Quel est le rôle de Genève dans la scène artistique en Suisse ?

La Suisse est bâtie de telle sorte qu'il y ait une compétition entre Bâle, Zurich et Genève et cette dynamique entre les 3 villes - même si Zurich est beaucoup plus grande et plus forte économiquement - est cruciale. La dynamique propre à Genève est caractérisée par une prédominance du milieu alternatif, surtout dans les années 90, et une déconsidération de l'establishment. Genève fonctionne beaucoup en opposition. L'art contemporain y reste un acte de résistance ou d'engagement. Si on prend un artiste genevois comme Fabrice Gigy -  récemment exposé à la Biennale de Venise -, il a exposé dans tous les lieux alternatifs avant d’être au Centre d'art contemporain, au Mamco et dans des galeries importantes. C'est aussi cela la force d’une scène alternative. Elle force le respect parce qu’elle existe malgré tout.

Il y a peut être plus d'affinités entre Bâle et Genève car elles font face ensemble contre une certaine arrogance zurichoise. Je pense d'autre part que les bâlois sont actifs dans le milieu de l’art par croyance profonde. L'art y fait partie de la vie depuis des générations alors que Zurich a un côté plus jet set. A Genève, l’art reste une lutte par essence et peut-être pour toujours. 
Interview avec Michèle Freiburghaus

Conseillère en art contemporain, responsable du Fonds d'art contemporain de la Ville de Genève (FMAC)
Introduction
Le Fonds d'art contemporain de la Ville de Genève (Fmac) soutient la création artistique genevoise pat l'octroi de soutiens financiers divers, par l'acquisition d'oeuvres et par la commande d'art public. Le FMAC présentera pour la première fois au public sa collection d'art contemporain le 17 septembre 2009 dans les espaces d’exposition du BAC, au 28, rue des Bains. www.ville-ge.ch/fmac

Le FMAC va inaugurer des espaces à Genève, quelle va être la mission de cette toute nouvelle initiative ?

L’un des objectifs repose sur la mise à disposition d’espaces communs, nous souhaiterions que ces espaces deviennent des laboratoires de recherche et une plateforme de débats pour les artistes, curateurs, institutions, leur permettant de pouvoir organiser des manifestations ou des expositions d'art contemporain. L’idée serait d’en faire quelque chose d'utile à la scène artistique genevoise. Nous sommes en train de définir l'identité de ce lieu qui se veut différent des autres institutions situées dans le même bâtiment.

Plusieurs manifestations récurrentes vont également s’y dérouler, notamment le Mapping Festival et, vraisemblablement, le Prix de la Performance suisse. Ces espaces communs seront de même alloués à des projets qui sont davantage de l'ordre de la recherche, qui ont des formes hybrides ou pluridisciplinaires. Les artistes ou curateurs, qui généralement développent des projets dont les frontières sont incertaines ou qui intègrent différentes formes artistiques comme la musique, le théâtre ou le cinéma, ont plus de peine à trouver des espaces adéquats puisqu'ils peuvent difficilement exposer dans des lieux dont l’identité reste très spécifique.

La Ville de Genève a joué un rôle précurseur avec sa collection d'art contemporain, comment s'est-elle mise en place ?

Cette collection, qui compte aujourd'hui environ 1800 pièces, a débuté en 1950 avec l'objectif de soutenir la création contemporaine locale. Comme, jusqu’à présent, le Fmac n’avait pas de mission d'exposition, nous avons donc essayé de la diffuser par d'autres biais : deux catalogues qui renferment l’état de la collection jusqu’en 2003 ont été publiés, et cette dernière, dans son ensemble, est accessible sur Internet avec la présentation de toutes les œuvres et de leurs caractéristiques.
Concernant la constitution de cette collection, c’est une commission renouvelée tous les 4 ans - composée de membres de l'administration, d'artistes, d'historiens, de critiques d'art - qui donne des préavis sur les acquisitions des oeuvres.

De quelle manière la collection d'art contemporain de la Ville trouvera sa place dans cette nouvelle structure ?

Notre nouvelle mission est de rendre publique la collection et nous allons inaugurer le 17 septembre prochain une exposition intitulée "SOT-L'Y-LAISSE". Pour ce premier rendez-vous, nous avons choisi des œuvres qui nous tiennent à cœur et qui reflètent l’identité plurielle de cette collection, sans les regrouper autour d’une thématique spécifique. Il s’agit d’une première pour le Fonds d'art contemporain et cela fait longtemps que nous attendions de pouvoir présenter les œuvres de ce Fonds.

L'ambiguïté réside sur la fonction du Fmac, nous sommes à la fois un service public et à la tête d’une collection qui reste très confidentielle puisque sans visibilité publique. Par la suite, nous souhaiterions engager le regard d'un artiste, d’un curateur, d’un historien de l'art ou d’acteurs d’autres milieux culturels pour présenter ce fonds d’œuvres. Regard qui pourrait être aussi plus historique, se pencher sur les différentes commissions qui se sont succédées et sur les tendances qui se sont dégagées au fil des ans ; cette collection constitue un témoignage de l'histoire de l'art contemporain à Genève et de son évolution et, en ce sens, elle mérite d’être étudiée et confrontée à des regards différents. Cette activité ne sera cependant que ponctuelle et ne représentera qu'une petite portion de la programmation qui sera faite ici.

Il y a également le projet d'une médiathèque ?

Nous allons certainement l'inaugurer en décembre 2009 en lien avec la prochaine Biennale de l’Image en Mouvement (BIM) qui sera organisée par le Centre d'Art Contemporain. Le but de cette médiathèque est de rassembler tous les titres du « Fonds André Iten », ainsi que de notre fonds vidéo, et de les rendre accessibles au public. Nous projetons de faire des programmations qui seraient confiées à un commissaire pour une durée de deux ans et qui, là également, proposerait un regard particulier sur cette collection vidéo. La médiathèque sera un lieu d'étude, de visionnement, de consultation et comprendra également une bibliothèque ; nous allons faire en sorte de rendre ce lieu vivant et performant.

Qu'en est-il de la scène de l'art contemporain genevoise aujourd'hui ?

Elle est aussi productive qu'il y a quelques années, bien que le contexte soit un peu différent, puisqu’il est également confronté aux effets de la crise. La scène alternative reste très active, mais elle connaît de gros soucis, car un nombre important de lieux ont disparu pour diverses raisons et, avec eux, les espaces de présentation et la visibilité de cette scène. Dans cette situation, il faut trouver des moyens et des formes différentes pour rebondir, ce qui implique peut-être un changement dans l’idée même de production artistique et de présentation des oeuvres.
Conversation avec Fabrice Gygi
Vous avez beaucoup fréquenté les lieux alternatifs de Genève, vous faites partie de cette scène, vous avez fondé l’espace Forde. Pourquoi avez-vous décidé de vous lancer, parallèlement à votre carrière artistique, dans l’aventure des centres alternatifs ?

C’est une longue histoire. L’idée n’était pas de faire quelque chose en parallèle à une carrière artistique. A un moment donné à Genève, on a eu la possibilité d’organiser un mouvement alternatif, de faire fonctionner des squats. C’était une manière pour nous de pouvoir montrer des choses, n’étant pas forcément dans des galeries ou des musées, de se faire connaître et aussi de présenter d’autres artistes. Les centres alternatifs participaient de tout cela. La possibilité d’avoir des espaces bon marché et de loger pour très peu – on squattait tous – nous permettait de consacrer notre temps à autre chose qu’à chercher de l’argent. C’est aussi une histoire de lieu et de moment. Tout cela c’est fait à cet endroit-ci, à ce moment-là : je ne sais pas si aujourd’hui on aurait ces mêmes opportunités, je ne sais pas ce qui est possible ailleurs. Il faut d’ailleurs, je pense, toujours un peu réinventer les choses.

Dans cette espèce d’état post-Artamis, la situation semble en plein changement. Peut-on parler d’une nouvelle ère, comment voyez-vous les choses ?

C’est difficile de juger, je ne pense pourtant pas que ce soit très différent d’avant. Qu’il n’y ait plus Artamis implique surtout qu’il y a moins d’ateliers : nous vivons une véritable pénurie. Indépendamment de ce problème, je pense que depuis de nombreuses années, la scène alternative fonctionne par familles, toutes différentes, qui s’attachent à des lieux distincts.

Votre expérience à Zurich offre certainement une perspective autre sur cette scène genevoise. Selon Simon Lamunière, Zurich était beaucoup plus « jet-set », alors que Genève incarnait la lutte, la résistance !

Ah, un romantique ! Mais je ne sais pas exactement. Je ne sais pas si la scène alternative est véritablement une résistance : il s’agit plutôt d’une manière d’être, d’une proposition et d’une volonté de vivre différemment. Zurich est en effet la ville de l’argent : c’est là que sont installées les grandes galeries, c’est aussi là qu’il y a un certain pouvoir. A Genève, tout cela est plus dissous. En même temps, il y a également une scène de galeries, une scène alternative, les musées, et tous les ingrédients dont Zurich dispose. La seule différence que je vois est culturelle. Zurich vit peut-être les choses de manière plus indépendante : un alternatif zurichois ira autant dans les dîners mondains que dans les squats. Genève se montre davantage cloisonnée.

En observant votre travail, les notions de lutte et de résistance semblent assez évidentes. Est-ce un message direct de vos installations ou parle-t-on de quelque chose de plus figuratif ?

Pour moi, je reste dans un travail artistique, qui a évidemment ces sources, mais qui reste avant tout une recherche artistique. Ce n’est pas vraiment un engagement politique. Je crois que mon attitude est plus un engagement politique que mon travail, qui est simplement ce qu’on montre : c’est en quelque sorte le sommet de l’iceberg. Après, tout cela parle de politique parce que la politique fait partie de la vie. On est dans ce monde, donc on est politique. Ce n’est pas un travail au sens engagé ou militant. Pour moi, ces deux termes équivalent à appliquer une morale aux choses, ce que je me refuse catégoriquement !

Vous essayez d’instaurer avec le public une espèce d’ambiguïté : on peut percevoir vos installations non pas comme des objets d’art, mais comme des objets fonctionnels. Le maintien de cette ambiguïté participe toujours de votre travail. Pourquoi cette démarche ?

On a des espèces de phases dans le travail. C’est effectivement quelque chose qui a été très important pour moi à un moment donné. J’avais la volonté de faire des pièces qui jouent sur une ambiguïté, de sorte à ce qu’on ne sache plus vraiment à quoi on a affaire. Les premières pièces de ce type ont été les « Snack Mobiles » qui pouvaient être utilisés ailleurs que dans le système artistique. Ce moment coïncide avec mon départ à Zurich et mon appréhension de comment j’allais gagner ma vie. En attendant de faire produire un « Snack Mobile » par une institution artistique, je pouvais toujours, au cas où, vendre des hot-dogs dans la rue ! C’était donc un peu un double emploi : soit je le vendais, soit je m’improvisais vendeur de hot-dogs !

Ma volonté première était évidemment de créer, mais avec les contraintes de la création dans un centre alternatif. Les bars par exemple, rapportant un peu d’argent, ont été les poumons de ces associations. Au début, c’était surtout ce genre de structures qui permettait de faire des choses. Je me suis aujourd’hui un peu distancié de tout cela. Mes pièces ont néanmoins toujours eu l’ambition d’être des pièces d’art, d’être montrées dans des lieux d’art et, même s’il existait la possibilité d’en faire autre chose, il n’y a jamais eu d’ambiguïté à ce niveau. Ma volonté première est de pénétrer les institutions.

Y a-t-il un élément narratif dans votre œuvre ?

Qu’est-ce que la narration ? Je touche au figuratif, il s’agit tout de même toujours d’objets qui ont une référence, qu’on peut rattacher à une réalité. Ce n’est pas de l’abstraction pure. S’il y a une narration, elle se fera chez le spectateur plus qu’elle ne résultera de ma volonté d’amener cette narration. Elle est en réalité le fruit de la divagation du public !
Nous voulons pouvoir faire la fête jusqu'au lever du soleil*

Lauro Foletti
Entre ses institutions, ses galeries haut-de-gamme, ses collections privées et ses lieux « off », Genève compte parmi les lieux les plus riches de Suisse en matière d’art contemporain. A l’exception des mois d’été, il ne s’y passe pas une semaine sans son lot de vernissages et de rendez-vous branchés, attirant pour les plus populaires jusqu’à plusieurs milliers de visiteurs. Stars internationales y côtoient étudiants en art et universitaires, punks, collectionneurs, divas, clochards, banquiers, freaks et diplomates dans un esprit convivial et souvent festif. Une effervescence peut-être due à l’enracinement profond de la culture alternative dans une ville qui fut, il y a peu, la ville la plus squattée d’Europe.

Relativement récent dans la région, l’art contemporain y est fondamentalement lié au travail de figures pionnières comme Fabrice Gygi, Adelina von Fürstenberg, John Armleder, Sylvie et Chérif Defraoui ou Renate Cornu. Ces acteurs ont contribué à créer, dans le contexte provincial plutôt hostile des années 70-80, une scène artistique foisonnante et contrastée, présente aujourd’hui à un niveau international. La synergie particulière entre ses acteurs privés, publics et associatifs, issue de cette période charnière, caractérise pour beaucoup la scène genevoise et occasionne de nombreux échanges.

Tandis que les galeries d’art moderne occupent la vielle ville, plus pittoresque, les principales institutions et la plupart des galeries contemporaines se concentrent dans l’ancien secteur ouvrier de Plainpalais, au niveau de la rue des Bains. Le Mamco, plutôt porté sur les figures historiques d’après-guerre, et le Centre d’Art Contemporain, orienté sur la jeune création internationale, y organisent conjointement aux galeries la fameuse « Nuit des Bains », spectaculaire vernissage collectif devenu en quelques années le rendez-vous incontournable de la Genève arty. Aux côtés de galeries de renommée internationale, plusieurs enseignes du « quartier des Bains » entretiennent des liens étroits avec la scène régionale et exposent régulièrement de jeunes artistes romands.

En marge du quartier des Bains et malgré la récente disparition du pôle alternatif d’Artamis, Genève dispose également d’une scène « off » très active. Plusieurs ateliers collectifs, associations d’artistes et structures indépendantes complètent l’offre institutionnelle et commerciale en proposant une programmation dégagée des contraintes du marché. Emblématique à cet égard, l’espace Forde, situé dans une ancienne raffinerie d’or affectée à un centre autogéré, mène depuis quinze ans une réflexion fondamentale sur la création contemporaine, explorant ses modalités tant sous l’angle de la production qu’au niveau curatorial. D’autres espaces, comme Agent Double et le Cendar, s’intéressent plus particulièrement aux questions de médiation et d’inscription dans l’espace public.

La France voisine fait résonance à l’activité genevoise en comptant plusieurs lieux d’art aussi bien à Annecy que dans la proche périphérie, notamment à la Villa du Parc à Annemasse.

* Marie-Avril Berthet et Frédéric Post, Galerie J., Genève 2008.
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